« Qu'est-ce que j'ai fait de mes clés,
Mes lunettes et mes papiers,
Mon veston, mon lorgnon,
Mon étui d'accordéon ,
Oui je sais je perds tout
mais c'que j'veux pas,
c'est qu'on se moque de moi .
Ho hé hein bon ! ».
Nino Ferrer
Fin de tranche. Disparu sans laisser d'adresse. Pas très adroit.
On se voyait depuis presque quatre ans. Une fois par semaine, le mardi, à 18h. Avant la séance, j'attendais dans la voiture, sous les arbres, à l'entrée du quartier. Ce n'était pas un endroit très beau, mais il était l'avènement d'un endroit pour moi, d'un temps sacré, consacré, une plage où se reposer, faire le point, à la ligne.
Fin d'élan brutal. Décès cardiaque, à 51 ans, sur son bateau. Mis les voiles. Parti hiverner pour toujours. A force de ne pas vouloir vieillir, ...
On parlait pas mal. Surtout de moi, bien sûr. Mais de lui aussi. Je savais que sa mère était médecin, son père chirurgien, qu'il avait un diplôme de psychanalyse de la Sorbonne, que c'était utile, sans doute, mais que fondamentalement ça ne servait à rien, sans l'expérience directe de l'analyse. Comme une défloration, un déniaisement.
Qu'il était marié, que sa femme était suédoise peut-être, et plus jeune que lui. Qu'il avait des enfants, un garçon et une fille, en photo dans son cabinet, dans un cadre protégé par de petits volets en bois, et qu'il laissait fermés, pour les patients. Et un bébé aussi.
Qu'il naviguait à Trébeurden, sur un petit voilier.
Il avait proposé qu'on se voie deux fois par semaine, mais je ne pouvais pas, financièrement. Du moins est-ce ce que j'avais répondu, à l'époque. Je lui avais demandé si c'était embêtant. Il m'avait dit que l'analyse était une sorte de croisière d'un point à l'autre d'une baie. Que naviguer moins vite n'empêchait pas d'avancer. J'avais décidé de regarder le paysage.
On flottait sur l'inconscient, laissant de temps en temps apparaître de vagues souvenirs, des sensations, et des courants porteurs de sens.
Il s'appelait Pascal, comme mon frère. Comme un grand frère.
Bien sûr on peut parler de transfert. Bien sûr. Mais que ce ne soit pas pour anesthésier la perte, la douleur. Il marchait à mes côtés, alors que je courais à la recherche de traces que mon inconscient aurait bien voulu me laisser, petit Poucet nocturne. Désormais je marche seul. Fin de tranche, tranché dans le vif. Mort ou vif.
Suis-je orphelin de psy ? Peut-on être orphelin de psy ? Comme on est orphelin de père, de mère, d'enfant ?
Suis-je censé aller voir quelqu'un d'autre, comme on change de boulanger lorsqu'un boulanger meurt ?
Je me pose la question de la légitimité de ma tristesse. Je n'étais qu'un client. Je payais. C'est important, paraît-il. Maigre filet taillé dans le vif.
Tous ces liens, qu'on tisse patiemment, toutes ces années, presque sans le savoir, et qui vous apparaissent à nu, les brins coupés, lorsque la rupture intervient...
Comment raconter cela ? Est-ce racontable ? Est-ce à peine croyable ?
J'ai de la peine pour lui. Est-ce à dire que je lui en veux ? Oui, bien sûr. C'est un abandon de poste.
Je ne sais pas ce que je vais faire. Je voudrais encore devenir psychanalyste. Pas seulement, mais encore tout de même. Je le voulais déjà depuis longtemps. Avant même d'entamer une analyse. Ces années vont-elles compter ? Pourquoi est-ce que je mets autant d'importance à écrire cela alors que je connais la réponse ? Qui parle ? L'étudiant, le bon élève, l'insurgé de l'éducation ? Ou l'enfant qui voudrait être libre ? Ou l'adulte qui souhaiterait ne pas se tromper dans sa réponse aux autres, dans sa responsabilité au monde ?
Qui saura ? De partout on entend de concert le savoir infusé de chacun. Chacun cherche à se rassurer en imposant aux autres ses propres certitudes. Pas ses convictions. Ses certitudes. Mais lorsque la mort nous fauche, ça rabat des caquets.
J'étais venu le voir pour ne plus faire supporter à ma chère le poids des lamentations, en revenant du travail. Une relation difficile avec une supérieure hiérarchique, dont je compris plus tard, bien plus tard, et grâce à l'analyse, que dans cette relation chacun s'adressait à quelqu'un d'autre, comme dans un jeu de miroirs sans tain.
Moi à ma mère déclinante, mourant doucement mais sûrement d'une tumeur à la tête, et à qui j'en voulais de partir ainsi, lentement, de tout son poids, de tout son souffle. Elle, ... à je ne sais qui, un mari, un père aussi sans doute ... un homme en tout cas. Et sans doute tous les hommes dans leur manque à combler sa quête d'un tout. Bref ce fut probablement quelque chose comme hystérie contre paranoïa.
Dans un premier temps, l'analyse avait purgé la passion. C'était déjà pas mal, cet endroit où chérir (presque anagramme de "chier") la parole.
Ensuite, était venu le temps de prendre conscience de son pouvoir et de son impuissance immobile. Pouvoir essayer autre chose, de nouveau mots, de nouvelles attitudes, de nouveaux comportements. Pouvoir changer la relation à partir de soi. Impuissance à changer l'autre. Impuissance à être tout-puissant. Mais puissance d'être mobile. Mobilis in mobile.
Et puis des mots qui jouaient, se jouaient les uns des autres, et des paroles, des discours, des fils dans les discours, et de fil en aiguille, des changements d'aiguillage. Parfois qui déraillaient. Parfois qui ouvraient de nouvelles perspectives. Comme on ouvre une fenêtre pour changer d'air.
Et puis le choix de continuer pour explorer l'ailleurs, au hasard des tournures de phrase, découvrir des sens cachés, au détriment d'une essence cachée qu'on aurait fantasmée.
S'allonger. Sur le divan. S'abîmer dans les papier peint, les ardoises de la maison d'en face, ou la forme des nuages, pour laisser aller la pensée, la parole, écouter la tension de son corps, se départir de quelques larmes, s'indigner, se moquer, ou écouter son psy, puis son inconscient.
C'est complexe. Mais ne pas écouter ne rend pas la réalité moins complexe. C'est assumer la complexité du monde qui nous rend plus humble, et plus humains sur la terre. Entendre l'humus.
Découvrir la lumière, c'est d'abord reconnaître l'obscurité qui nous entoure, et qui se pare quelquefois de feux effervescents. La lumière est faible, presque inexistante. Je la pensais parfois comme une flamboyante torche illuminant les ténèbres, un phare qui nous guiderait vers la sortie. C'est une fragile flamme que le vent menace jusqu'à la rendre au rouge incandescent de l'allumette, mais qui ne s'éteint jamais, partie intégrante du monde tel qu'il est. Une petite flamme dans le vent et la pluie, le brouillard et l'orage. La lumière est faiblarde, poussive, et ne nous cherche pas, pas plus qu'elle ne nous appelle. La lumière est là. C'est tout.
Pourtant nous la cherchons. Consciemment ou inconsciemment, nous la cherchons. A l'aveuglette, en déambulant, comme un poulet dans noir, comme dirait Tom Bombadilom. Bombe, a dit l'homme (Jacques Higelin).
Elle ne se dévoile qu'à travers un jeu de miroirs et de traces. On la voit, on aperçoit, on l'entraperçoit. Mais toujours là où elle n'est pas, où n'est plus, dans les interstices de notre réalité. Sa réalité à elle nous échappe. Elle est quantique, quand nous ne sommes qu'en toc. Elle est en toc, quand nous nous voulons antiques.
« Le souvenir est fragile et éphémère, comme un coquelicot dans le brouillard »
Julos Beaucarne
Fin de tranche.
Tranchée dans le vif.
Dans le vif du sujet.
Fin d'objet. Point de final, mais point final. Trois petits points peut-être, … ou le début d'autre chose, en visage dans l'étrange, ...
(texte inédit, en hommage à Pascal Coppeaux, décembre 2011)